« V, (journal), | Accueil | V, (journal), »
31/01/2008
V, (journal),
- Chez Mizoguchi me dis-je, l'espace du plan est toujours clairement délimité, et pourtant me dis-je, existe toujours un autre plan, tout chez Mizoguchi est délimité me dis-je, tout est presque théâtralisé, (me dis-je), formalisé me dis-je, tout est formalisé à l'extrême me dis-je, vous avez vu pendant le concert, le public en partie composée, hors-champs, de figurants que l'on ne reverra probablement plus, (probablement le petit personnel), qu'est-ce qui fait que c'est beau me dis-je, ce quelque chose d'absolument inutile, des gens on va dire qui n'ont aucune part au film, vous avez vu lorsqu'il filme les pièces vides alors, j'ai repensé du coup à Junebug, (oui aux USA aussi on connaît Mizoguchi), (sans vouloir idéaliser les Etats-Unis), vous savez pourquoi me dis-je, (ce formalisme), parce que cela suppose un public, cela suppose d'être vu, me dis-je lorsqu'il est tenté de l'embrasser pendant quelle dort, (évanouie), lorsqu'il est tenté de lui caresser les seins, >> au fond me dis-je, ce qui est délimité suppose un monde,
- Mail: "Bonjour, (je réagis à votre billet d'aujourd'hui), Le Canard Enchaîné a publié dans son numéro du 23 janvier une forcément très concise critique (on dirait plutôt notule) de No country for old men dans la rubrique "les films qu'on peut ne pas voir" : "A la frontière entre le Texas et le Mexique, un ensemble de règlements de comptes sur fond de trafic de drogue. Avec Tommy Lee Jones dans le rôle d'un shérif et Javier Bardem dans celui d'un psychopathe qui tire sur tout ce qui bouge, ce film des frères Ethan et Joel
Coen va loin dans la violence. Il faut de la patience pour suivre jusqu'au bout ce sanglant thriller. - J.-P. G."
sinon, Bye Bye Tiger est effectivement un très beau film (...)"...
- Bon c'est effectivement une critique négative, mais pas forcément pour les bonnes raisons... (non?).
- Il y a aussi un "mail" de Sandrine Rinaldi (piqué là):
- "Je ne sais pas, je me suis à un moment mise à songer (on a beaucoup de temps pour songer à autre chose) à Tourneur.
Je n'ai rien lu vraiment à propos du film, comme d'hab, ni en bien ni en mal (quand tu aperçois la manchette ou le chapeau des Inrocks, « déjà un classique », c'est comme de lire pour un film « chef d'œuvre », je me tiens les côtes), ni les entretiens des frères Coen. Je crois juste avoir entraperçu quelque part qu'ils disaient qu'ils ne faisaient pas leur(s) film(s) en référence ou en s'inspirant de films passés etc.
Je veux bien, mais si c'est vrai je me dis qu'il aurait alors mieux valu pour eux. Je songeais donc à Tourneur. Et plus particulièrement aux westerns de Tourneur, mais aussi à ses films noirs. À cette chose qu'il a Tourneur, avec la violence, avec le meurtre, et donc avec l'ellipse. Chez lui ce n'est pas un effet de style, l'ellipse, c'est vraiment une répugnance : quand un corps tombe, comme disait l'autre, il tombe, il est mort, c'est tout. L'enfant de Wichita, la balle perdue. La mort « pour rien ». Mais ce qu'il a, Tourneur, c'est qu'il ne peut pas, vraiment pas, ne pas (c'est quelque chose chez lui, comme figure de style, assez forte ce « ne pas ne pas ») : il ne peut pas ne pas se retourner sur le corps inerte qui a mordu la poussière, ou le bitume. Si la mort, si le meurtre, dans ses films, sont ou gratuits (et c'est pour lui une « horreur ») ou subreptices (et la mort l'est toujours), il a beau ellipser, faire au plus court et au plus sec, il ne peut pas ne pas refaire un dernier plan sur le cadavre, chez lui c'est la moindre des délicatesses, c'est le tout petit recueillement qu'il se donne, quand tous les autres personnages, habitants du village etc., ont déjà déserté le plan, lui il y revient, il reste encore une seconde, il s'attarde. Il y a ça dans Wichita après un duel, je me souviens. Il y a ça à chaque fois. Comme Dean Martin qui retire son chapeau à la fin de Comme un torrent.
C'est pour ça (à part que le film justifie clairement la peine de mort, mais enfin moi ça ne me suffit pas à critiquer un film, juste) que les Coen, là, avec leurs ellipses incompréhensibles, sinon le coup de force pour faire mousser leur style, leur fausse sécheresse, et cette incapacité totale à savoir ce faisant décider, comme « metteur(s) en scène », qui filmer à tel instant et qui filmer à tel autre (la scène du jeu du chat et la souris dans la rue la nuit entre le tueur et le voleur, derrière les bagnoles, est vraiment nulle là-dessus), ont fait un film de crapules, de petites frappes. Il y a une chose, une seule, d'appréciable dans leur film, c'est le son, la précision du bruit que fait une arme ou la netteté du son d'un geste, d'un objet qu'on pose, tout ça, et c'est là que le film justement est inadmissible : à la fin (je ne sais pas si ça avait eu lieu avant, je n'en avais pas fait cas jusque-là), la scène avec la femme, et le tueur, et le refus là de jouer son destin à pile ou face, on reste sur le visage du tueur et on entend off les roues d'un vélo ; j'ai vraiment eu l'impression, étant donné la direction du regard de Bardem, qu'un vélo arrivait et que la scène allait (enfin !) prendre une durée, qu'il allait (enfin !) se passer quelque chose, autre chose que cet enfilage virtuose, bien comme il faut, de « non points de vue », sur rien (d'habitude je n'aime pas l'argument du « point de vue », mais là ça se pose là). Mais c'est le pire qui arrive. En fait, le son du vélo c'était l'amorce sonore de la scène d'après, les gosses à vélo, puis l'accident, tout ça. Je ne sais pas si vous comprenez, mais c'est pire que si le meurtre de la femme n'avait pas eu lieu, puisqu'il n'y a même pas le souffle d'un temps, d'un intevalle, qui soit laissé à sa mort (et qu'on ne verra pas son corps), c'est de la pure putasserie, où un film se fout de ce qu'il filme, de la gravité (pourtant le film se veut grave, et profond !) de ce qu'il se passe, y préférant son petit, minus, merdique, effet d'ellipse, double effet son/image death cool. Il y a quelque chose dans ce film de non advenu, de confus, très, masqué par l'apparente avancée et organisation implacables (vous avez tout compris, vous, à cette histoire ? j'avoue, pas moi, et on n'est vraiment pas dans Le Grand Sommeil cependant, ni chez Monte Hellman).
Les critiques, du moment qu'il y a la patine, le clin d'œil minimal du « on est entre gens élégants qui se comprennent », ils sont prêts à tout avaler, sans se poser de question, même leur langue. Vive Tourneur, donc à mort les frères Coen !
(Je précise que j'aime quand même bien l'acteur qui joue le voleur. Et sa mort, justement, l'horreur. C'est rare de nos jours, un beau type avec une moustache.)"
janvier 31, 2008 in Spectre 01 | Permalink